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JEUDI SAINT 24 MARS
SONJA MODIG ESSAYA D’APPELER maître Nils Bjurman trois fois en l’espace d’une demi-heure. Chaque fois elle fut accueillie par le message du répondeur.
Vers 15 h 30, elle prit sa voiture, rejoignit Upplandsgatan et sonna à sa porte. Le résultat fut aussi déprimant que plus tôt dans la journée. Elle passa les vingt minutes suivantes à faire du porte-à-porte dans l’immeuble à la recherche d’un voisin qui aurait pu savoir où se trouvait Bjurman.
Dans onze des dix-neuf appartements où elle sonna, personne ne vint ouvrir. Elle regarda l’heure. Ce n’était évidemment pas le bon moment de la journée pour faire du porte-à-porte. Et ça n’allait vraisemblablement pas s’améliorer pendant le congé de Pâques. Dans les huit appartements où il y avait quelqu’un, tous furent serviables. Cinq savaient qui était Bjurman – le monsieur poli et bien élevé du troisième. Personne ne savait où il se trouvait. Elle finit par apprendre que Bjurman fréquentait peut-être en privé l’un de ses voisins proches, un homme d’affaires du nom de Sjöman. Personne ne vint cependant ouvrir la porte marquée Sjöman quand elle sonna.
Frustrée, Sonja Modig prit son téléphone et appela le répondeur de Bjurman. Elle se présenta, laissa son numéro de portable et demanda à Bjurman de la contacter immédiatement.
Elle retourna devant la porte de Bjurman, ouvrit son bloc-notes et écrivit un petit mot demandant à Bjurman de l’appeler. Elle joignit sa carte de visite et lâcha tout par le volet destiné au courrier. Au moment où elle allait laisser retomber le volet, elle entendit le téléphone sonner dans l’appartement. Elle se pencha et écouta attentivement.
Après quatre sonneries, le répondeur s’enclencha, mais elle ne put entendre le message. Elle lâcha le volet du courrier et fixa la porte. Elle ne sut expliquer quelle impulsion lui fit tendre la main vers la poignée mais, à sa grande surprise, la porte n’était pas fermée à clé. Elle l’ouvrit et regarda dans le vestibule.
— Il y a quelqu’un ? appela-t-elle doucement et elle tendit l’oreille.
Elle n’entendait aucun bruit. Elle fit un pas dans le vestibule et s’arrêta, hésitante. Ce qu’elle venait de faire en franchissant la porte pouvait sans doute être considéré comme une violation de domicile. Elle n’avait aucune autorité pour faire une perquisition et aucun droit de se trouver dans l’appartement de maître Bjurman même si la porte était ouverte. Elle lorgna sur la gauche et vit une partie d’un séjour. Elle venait juste de prendre la décision de ressortir de l’appartement quand son regard tomba sur la commode du vestibule. Elle vit la boîte d’un revolver Colt.
Brusquement, Sonja Modig ressentit un puissant malaise. Elle ouvrit sa veste et sortît son arme de service, chose qu’elle n’avait pratiquement jamais faite de sa vie.
Elle enleva le cran de sûreté et tint le canon dirigé vers le sol en s’avançant pour jeter un coup d’œil dans le séjour. Elle ne remarqua rien de spécial, mais son malaise augmentait. Elle recula et regarda dans la cuisine. Vide. Elle s’engagea dans un petit dégagement et ouvrit la porte de la chambre.
Maître Nils Bjurman était couché en travers du lit. Ses genoux touchaient par terre. Il semblait agenouillé pour dire sa prière du soir. Il était nu.
Elle le vit de profil. De là où elle se tenait, Sonja Modig pouvait déjà voir qu’il n’était pas en vie. La moitié de son front avait été emportée par un coup tiré dans la nuque.
Sonja Modig sortit à reculons sur le palier. Elle tenait toujours son arme de service à la main quand elle ouvrit son téléphone portable et appela l’inspecteur Bublanski. Elle n’arriva pas à le joindre. Alors elle appela le procureur Ekström. Elle nota l’heure. 16 h 18.
HANS FASTE CONTEMPLA la porte d’entrée de l’immeuble de Lundagatan où Lisbeth Salander était domiciliée et donc supposée habiter. Il jeta un regard en coin sur Curt Bolinder, puis sur sa montre-bracelet. 16 h 10.
Après avoir obtenu le code d’accès auprès du syndic de l’immeuble, ils étaient déjà entrés écouter à la porte marquée Salander-Wu. Ils n’avaient capté aucun bruit dans l’appartement et personne n’avait ouvert lorsqu’ils avaient sonné. Ils étaient retournés à la voiture et s’étaient placés de manière à pouvoir surveiller le portail.
En téléphonant de la voiture, ils avaient appris que la personne qui avait récemment été incluse dans le contrat d’habitation de l’appartement était une certaine Miriam Wu, née en 1974, et auparavant domiciliée à Sankt Eriksplan à Stockholm.
Ils disposaient d’une photo d’identité avec le visage de Lisbeth Salander scotchée au-dessus de l’autoradio. Faste, sans se gêner, annonça qu’il lui trouvait une sale gueule.
— Merde alors, les putes sont de plus en plus moches. Il faut vraiment que tu sois en manque pour en ramasser une comme ça.
Curt Bolinder ne répondit pas.
A 16 h 20, Bublanski les appela pour annoncer qu’il partait de chez Armanskij pour se rendre à Millenium. Il demanda à Faste et Bolinder d’attendre dans Lundagatan. Il leur faudrait amener Lisbeth Salander pour interrogatoire, mais le procureur ne la considérait pas encore comme liée aux meurtres d’Enskede.
— Eh voilà, dit Faste. Encore un proc qui veut d’abord des aveux avant d’inculper quelqu’un.
Curt Bolinder ne dit rien. Ils observèrent distraitement les personnes en mouvement dans les environs.
A 16 h40, le procureur Ekström appela sur le portable de Hans Faste.
— Il s’est passé des choses. Nous avons retrouvé maître Bjurman tué par balle dans son appartement. Ça fait au moins vingt-quatre heures qu’il est mort.
Hans Faste se redressa sur le siège.
— Compris. Qu’est-ce qu’on fait ?
— J’ai lancé un avis de recherche de Lisbeth Salander. Elle est soupçonnée d’avoir commis trois meurtres. Je lance un avis de recherche national. Il faut l’appréhender. Nous devons la considérer comme dangereuse et éventuellement armée.
— Compris.
— J’envoie une brigade à Lundagatan. Ce sont eux qui entreront pour neutraliser l’appartement.
— Compris.
— Avez-vous des nouvelles de Bublanski ?
— Il est à Millenium.
— Et il a apparemment coupé son portable. Essayez de le joindre pour l’informer.
Faste et Bolinder se regardèrent.
— La question est donc de savoir ce qu’on fera si elle se montre, dit Curt Bolinder.
— Si elle est seule et que tout semble en ordre, on la cueille. Si elle a le temps d’entrer dans son appartement, c’est la brigade qui interviendra. Cette nana est complètement fêlée et apparemment en tournée meurtrière. Elle peut avoir d’autres armes chez elle.
MIKAEL BLOMKVIST ÉTAIT ÉPUISÉ quand il laissa tomber le manuscrit sur le bureau d’Erika Berger et s’assit lourdement en face d’elle dans le fauteuil des visiteurs, à côté de la fenêtre donnant sur Götgatan. Il avait passé l’après-midi à essayer de déterminer le destin du livre inachevé de Dag Svensson.
Le sujet était sensible. Dag n’était mort que depuis quelques heures et son employeur était déjà en train de réfléchir à la manière de gérer son matériau journalistique. Mikael était conscient de l’aspect cynique et insensible qu’on pouvait trouver à cela. Lui-même ne voyait pas les choses ainsi. Il avait l’impression de se trouver en état d’apesanteur. Un syndrome bien connu de tous les journalistes d’information générale en activité et qui se manifestait dans des moments de crise.
Alors que d’autres s’enfoncent dans la tristesse, le journaliste d’information trouve toute son efficacité. Et malgré le coup de massue qui s’était abattu sur les membres de la rédaction de Millenium le jeudi matin, le professionnalisme prit le dessus et fut canalisé dans un travail intense.
Pour Mikael, c’était une évidence. Dag était de la même trempe et aurait réagi de la même manière si les rôles avaient été inversés. Il se serait demandé ce qu’il pouvait faire pour Mikael. Dag avait laissé le manuscrit d’un livre au contenu explosif. Il avait bossé plusieurs années à récolter des données et à trier des faits, une tâche dans laquelle il avait investi toute son âme et qu’il n’aurait jamais l’occasion de mener à bien.
Et, surtout, il avait travaillé à Millenium.
Les meurtres de Dag Svensson et de Mia Bergman ne représentaient pas un traumatisme national comme le meurtre d’Olof Palme, par exemple, et il n’y aurait pas de deuil national. Mais pour les employés de Millenium, le choc était probablement plus important – ils étaient personnellement touchés – et Dag Svensson avait un vaste réseau de contacts dans le milieu journalistique qui exigeraient une réponse à leurs questions.
C’était maintenant à Mikael et à Erika de terminer le travail de Dag sur le livre, mais aussi de répondre aux questions du qui et du pourquoi.
— Je peux reconstruire le texte, dit Mikael. Malou et moi, on doit reprendre le livre ligne par ligne et y ajouter nos éléments de recherche pour arriver à répondre aux questions. En gros, on n’a qu’à suivre les notes de Dag, mais on a des problèmes dans les chapitres IV et V qui sont principalement basés sur les interviews de Mia, et là, on ignore tout simplement les sources. A quelques exceptions près cependant, je crois qu’on peut utiliser les références dans sa thèse comme source primaire.
— Il nous manque le dernier chapitre.
— C’est vrai. Mais j’ai le brouillon de Dag et on en a parlé tant de fois que je sais parfaitement ce qu’il avait l’intention de dire. Je propose qu’on le mette en postscriptum où je commenterai aussi son raisonnement.
— D’accord. Mais je veux voir avant de valider quoi que ce soit. On ne peut pas lui prêter des paroles comme ça.
— Ne te fais pas de soucis. J’écris le chapitre comme une réflexion personnelle signée de mon nom. Il sera clair que c’est moi qui écris et pas lui. Je raconterai pour quelle raison il a commencé à travailler sur ce livre et quelle sorte d’homme il était. Et je terminerai en récapitulant ce qu’il m’a dit au cours d’au moins une douzaine d’entretiens ces derniers mois. Je peux aussi citer pas mal de passages de son brouillon. Ça peut devenir quelque chose de très respectable.
— Merde… c’est dingue l’envie que j’ai de publier ce livre, dit Erika.
Mikael hocha la tête. Il comprenait parfaitement ce qu’elle voulait dire. Lui aussi était impatient.
— Est-ce que tu as du nouveau ? demanda-t-il.
Erika Berger posa ses lunettes de lecture sur le bureau et secoua la tête. Elle se leva et versa deux tasses de café du thermos puis s’installa en face de Mikael.
— Christer et moi, on a un brouillon pour le numéro à venir. On prendra deux articles qui étaient destinés au numéro suivant, et on a demandé des contributions aux pigistes. Mais ça fera un numéro dans tous les sens, sans vraie thématique.
Ils se turent un instant.
— Tu as écouté les informations ? demanda Erika.
Mikael secoua la tête.
— Non. Je sais ce qu’ils vont dire.
— Les meurtres font le gros des infos. A part ça, ils ne parlent que d’une prise de position des libéraux.
— Ce qui signifie qu’il ne se passe absolument rien d’autre dans ce pays.
— La police n’a pas encore donné les noms de Dag et Mia. Ils sont décrits comme un couple « modèle ». On ne dit pas encore que c’est toi qui les as trouvés.
— Je parie que les flics vont tout faire pour le dissimuler. Ça, au moins, ça joue en notre faveur.
— Pourquoi la police voudrait-elle dissimuler ça ?
— Parce que par principe la police n’aime pas le cirque médiatique. J’ai une certaine valeur en tant qu’objet d’information, du coup les flics trouvent vachement bien que personne ne sache que c’est moi qui les ai trouvés. Je pense qu’il y aura des fuites cette nuit ou demain matin.
— Si jeune et déjà si cynique.
— On n’est plus tout jeune, ma chère Ricky. J’y pensais quand cette femme flic m’interrogeait la nuit dernière. Elle avait l’air d’être encore au collège.
Erika eut un petit rire. Elle avait certes pu dormir quelques heures au cours de la nuit mais elle aussi commençait à sentir la fatigue. D’ici peu, elle allait surprendre tout le monde en se présentant comme rédactrice en chef d’un des plus grands journaux du pays. Non – ce n’est pas le bon moment pour annoncer la nouvelle à Mikael.
— Henry Cortez m’a appelée il y a un instant. Un certain Ekström, qui dirige l’enquête préliminaire, a tenu une sorte de conférence de presse vers 15 heures, dit-elle.
— Richard Ekström ?
— Oui. Tu le connais ?
— Une figure politique. Cirque médiatique garanti. Ce ne sont pas deux forains immigrés qui ont été assassinés. Il va y avoir un super-battage autour de cette affaire.
— Il affirme en tout cas que la police suit certaines pistes et qu’elle a bon espoir de résoudre rapidement cette affaire. Mais globalement il n’a rien dit, en fait. Par contre, la salle de la conférence de presse était bourrée de journalistes.
Mikael haussa les épaules. Il se frotta les yeux.
— Je n’arrive pas à me débarrasser de la vision du corps de Mia. Tu te rends compte, je venais juste de faire leur connaissance.
Erika hocha tristement la tête.
— Il ne nous reste plus qu’à attendre. Ça doit être un fou furieux…
— Je ne sais pas. J’y ai pensé toute la journée.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Mia a été atteinte de profil. J’ai vu que la balle est entrée sur le côté du cou et ressortie par le front. Dag a été tué de face, en plein front, et la balle est sortie à l’arrière de la tête. Pour autant que j’ai vu, il n’y a eu que deux coups de feu tirés. Ça ne donne pas l’impression d’être l’œuvre d’un dément.
Erika contempla pensivement son partenaire.
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?
— Si ce n’est pas l’œuvre d’un dément, il doit y avoir un mobile. Et plus j’y pense, plus j’ai l’impression que ce manuscrit est un putain de mobile.
Mikael montra la liasse de papiers sur le bureau d’Erika. Erika suivit son regard. Puis leurs yeux se rencontrèrent.
— Il n’y a pas forcément un lien avec le livre proprement dit. Ils ont peut-être trop fouiné et réussi à… je ne sais pas, moi. Quelqu’un s’est senti menacé.
— Et a engagé un tueur. Micke, ces choses-là se passent dans les films américains. Ce livre parle des michetons. Il met en cause nommément des flics, des hommes politiques, des journalistes… Ce serait donc l’un d’eux qui a tué Dag et Mia ?
— Je ne sais pas, Ricky. Mais on était à trois semaines de publier le brûlot le plus chaud qui a jamais été publié en Suède sur le trafic des femmes.
A cet instant, Malou Eriksson pointa la tête dans l’entrebâillement de la porte et annonça qu’un certain inspecteur Jan Bublanski désirait parler à Mikael Blomkvist.
BUBLANSKI SERRA LA MAIN d’Erika Berger et de Mikael Blomkvist et s’assit dans le troisième fauteuil près de la fenêtre. Il examina Mikael Blomkvist et vit un homme aux yeux creux, les joues couvertes d’une barbe de deux jours.
— Y a-t-il du nouveau ? demanda Mikael Blomkvist.
— Peut-être. C’est donc vous qui avez découvert le couple d’Enskede et qui avez appelé la police la nuit dernière.
Mikael hocha la tête, fatigué.
— Je sais que vous avez déjà tout raconté à la brigade de garde cette nuit, mais j’aurais aimé que vous me clarifiiez quelques détails.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— Comment se fait-il que vous vous soyez rendu chez Svensson et Bergman si tard le soir ?
— Ce n’est pas un détail, c’est tout un roman, fit Mikael avec un sourire fatigué. Je dînais chez ma sœur – elle habite dans le ghetto des nouveaux riches à Stäket. Dag Svensson m’a appelé sur mon portable pour dire qu’il n’aurait pas le temps de venir à la rédaction le Jeudi saint – aujourd’hui donc – comme nous en étions convenus le matin. Il devait déposer des photos pour Christer Malm. Il m’a expliqué que Mia et lui avaient décidé de passer Pâques chez les parents de Mia et ils voulaient partir tôt le matin. Il voulait savoir s’il pouvait déposer les photos chez moi avant de partir. J’ai répondu que puisque j’étais tout près, je pouvais faire le détour et les récupérer en partant de chez ma sœur.
— Vous vous êtes donc rendu à Enskede pour chercher des photos.
Mikael hocha la tête.
— Est-ce que vous arrivez à imaginer une raison de tuer Svensson et Bergman ?
Mikael et Erika échangèrent un regard discret. Tous deux restèrent silencieux.
— Oui, je vous écoute ? dit Bublanski.
— On a évidemment discuté de la chose entre nous au cours de la journée et on n’est pas tout à fait d’accord. Ou plutôt : nous sommes d’accord, mais pas très sûrs de nous. Il ne s’agit pas de barjoter.
— Dites-moi toujours.
Mikael expliqua le contenu du livre à venir de Dag Svensson et le lien éventuel avec les meurtres qu’Erika et lui avaient envisagé. Bublanski se tut un moment pour digérer l’information.
— Si je comprends bien, Dag Svensson était sur le point de mettre en cause des policiers.
Il n’aimait pas du tout la tournure qu’avait prise l’entretien et imaginait aisément une « piste policière » qui se baladerait pour un certain temps dans les médias, agrémentée de toutes sortes de délires sur un grand complot.
— Non, répondit Mikael. Dag Svensson était sur le point de dénoncer des criminels, dont certains se trouvent être des policiers. Il y a également quelques personnes qui appartiennent à ma propre catégorie professionnelle, c’est-à-dire des journalistes.
— Et vous avez l’intention maintenant de rendre publique cette information ?
Mikael se tourna vaguement vers Erika.
— Non, répondit Erika Berger. Nous avons consacré la journée à arrêter le travail en cours sur le prochain numéro. Nous publierons très probablement le livre de Dag Svensson, mais uniquement lorsque nous saurons ce qui s’est passé et, dans l’état actuel des choses, le livre doit être retravaillé. Nous n’avons pas l’intention de saboter l’enquête de police sur les meurtres de deux de nos amis, si c’est cela qui vous inquiète.
— Il me faudra jeter un coup d’œil sur le bureau de Dag Svensson ici, et comme il s’agit de la rédaction d’un journal, une perquisition pourrait éveiller des susceptibilités.
— Vous trouverez tout le matériel dans l’ordinateur portable de Dag Svensson, dit Erika.
— Ah bon, dit Bublanski.
— J’ai fouillé le bureau de Dag Svensson, dit Mikael. J’ai enlevé quelques notes qui identifient directement des sources qui veulent rester anonymes. Tout le reste est à votre disposition, et j’ai affiché qu’il ne faut rien déplacer ni toucher. Reste cependant que le contenu du livre de Dag Svensson est secret jusqu’à ce qu’il soit imprimé. Nous ne tenons donc pas à ce que le manuscrit arrive aux mains de la police, surtout que nous nous apprêtons à nommer des policiers.
Merde alors, pensa Bublanski. Pourquoi n’ai-je pas envoyé quelqu’un ici dès ce matin ? Puis il laissa tomber le sujet.
— Bon. Il y a une personne que nous aimerions entendre en rapport avec ces meurtres. J’ai des raisons de croire que vous connaissez cette personne. Je voudrais que vous me disiez tout ce que vous savez sur une femme qui s’appelle Lisbeth Salander.
L’espace d’une seconde, Mikael Blomkvist eut l’air d’un point d’interrogation vivant. Bublanski nota qu’Erika Berger jetait un regard acéré sur Mikael.
— J’ai peur de ne pas bien comprendre.
— Vous connaissez Lisbeth Salander.
— Oui, je connais Lisbeth Salander.
— Vous la connaissez comment ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
Bublanski fit un geste irrité avec la main.
— Je viens de le dire, nous voulons l’entendre en rapport avec ces meurtres. Comment vous la connaissez ?
— Mais… ça n’a pas de sens. Lisbeth Salander n’a pas le moindre lien avec Dag Svensson ou Mia Bergman.
— Nous pourrons donc établir cela en toute tranquillité, répondit patiemment Bublanski. Mais ma question demeure. Comment connaissez-vous Lisbeth Salander ?
Mikael passa sa main sur ses joues râpeuses et se frotta les yeux tandis que les pensées virevoltaient dans sa tête. Il finit par soutenir le regard de Bublanski.
— J’ai engagé Lisbeth Salander pour faire une recherche pour moi dans une tout autre affaire il y a deux ans.
— Il s’agissait de quoi ?
— Je regrette, mais maintenant nous abordons des questions qui touchent à la constitution et à la protection des sources et ce genre de choses. Vous devez me croire sur parole quand je dis que cela n’avait rien à faire avec Dag Svensson et Mia Bergman. C’était une tout autre affaire, et qui est terminée aujourd’hui.
Bublanski pesa les mots de Mikael. Il n’aimait pas que quelqu’un affirme qu’il existe des secrets impossibles à révéler même dans le cadre d’une enquête sur des meurtres, mais il choisit de laisser tomber pour l’instant.
— Quand avez-vous vu Lisbeth Salander pour la dernière fois ?
Mikael réfléchit avant de répondre.
— Voilà ce qu’il en est : au cours de l’automne il y a deux ans, je fréquentais Lisbeth Salander. Notre relation a pris fin vers Noël de cette année-là. Ensuite elle a quitté la ville. Je ne l’ai pas vue pendant plus d’un an jusqu’à il y a une semaine.
Erika Berger leva un sourcil. Bublanski supposa que c’était nouveau pour elle.
— Parlez-moi de cette rencontre.
Mikael prit une profonde inspiration et décrivit ensuite brièvement l’incident devant l’immeuble de Lisbeth dans Lundagatan. Bublanski écouta, de plus en plus surpris, essayant de déterminer si Blomkvist inventait ou disait la vérité.
— Vous ne lui avez pas parlé, par conséquent ?
— Non, elle a disparu entre les immeubles dans le haut de Lundagatan. J’ai attendu un bon moment, mais elle n’est pas revenue. Je lui ai écrit une lettre pour lui demander de donner de ses nouvelles.
— Et vous ne connaissez aucun lien entre elle et le couple d’Enskede.
— Non.
— Bon… pouvez-vous décrire cette personne que vous dites l’avoir agressée ?
— Je ne dis pas. Il l’a attaquée, elle s’est défendue et s’est enfuie. Je me trouvais à une cinquantaine de mètres. C’était en pleine nuit et il faisait sombre.
— Vous aviez bu ?
— J’étais un peu embrumé sans doute, mais pas ivre mort. Il était blond, avec les cheveux ramassés en queue de cheval. Il portait un court blouson sombre. Il avait un très gros ventre. Quand je suis arrivé en haut des escaliers de Lundagatan, je l’ai vu seulement de dos mais il s’est retourné quand il m’a cogné. J’ai eu l’impression qu’il avait un visage maigre et des yeux clairs rapprochés.
— Pourquoi tu n’as pas raconté tout ça plus tôt ? glissa Erika Berger.
Mikael Blomkvist haussa les épaules.
— Il y a eu un week-end depuis, et tu étais partie à Göteborg pour participer à ce foutu débat à la télé. Lundi, tu n’étais pas là et mardi, on s’est juste croisé. Ça s’est escamoté tout seul.
— Mais vu ce qui s’est passé à Enskede… vous n’avez pas raconté cet incident à la police ? demanda Bublanski.
— Pourquoi l’aurais-je fait ? Je pourrais tout aussi bien raconter que j’ai pris sur le fait un pickpocket qui essayait de me voler dans le métro il y a un mois. Il n’y a pas le moindre lien significatif entre Lundagatan et ce qui s’est passé à Enskede.
— Mais vous n’avez pas signalé l’agression à la police ?
— Non. Mikael hésita un court instant. Lisbeth Salander est quelqu’un qui aime l’anonymat. J’ai envisagé de porter plainte puis je me suis dit que c’était à elle de le faire. Je voulais en tout cas lui en parler avant.
— Ce que vous n’avez pas fait ?
— Je n’ai pas parlé avec Lisbeth Salander depuis le lendemain de Noël il y a un an.
— Pourquoi votre… liaison, si c’est le mot juste, pourquoi est-ce qu’elle a pris fin ?
Le regard de Mikael s’assombrit. Il réfléchit à la réponse avant de finalement la donner.
— Je ne sais pas. Elle a interrompu le contact avec moi du jour au lendemain.
— Il s’était passé quelque chose ?
— Non. Pas si vous pensez à une dispute ou ce genre de choses. Nous étions en bons termes. Le jour d’après, elle ne répondait même pas au téléphone. Puis elle a disparu de ma vie.
Bublanski réfléchit à l’explication de Mikael. Elle paraissait sincère et elle était étayée par Dragan Armanskij qui avait décrit la disparition de Lisbeth Salander de Milton Security dans des termes semblables. Quelque chose s’était apparemment passé avec Lisbeth Salander au cours de l’hiver un an plus tôt. Il se tourna vers Erika Berger.
— Vous connaissez Lisbeth Salander aussi ?
— Je l’ai rencontrée une seule fois. Est-ce que vous pouvez m’expliquer pourquoi vous posez des questions sur Lisbeth Salander en rapport avec Enskede ? demanda Erika Berger.
Bublanski secoua la tête.
— Il existe un lien entre elle et le lieu du crime. C’est tout ce que je peux dire. En revanche, je peux vous dire que plus on me parle de Lisbeth Salander, plus je me sens perplexe. Elle était comment, en tant qu’individu ?
— De quel point de vue ? demanda Mikael.
— Vous la décririez comment ?
— Professionnellement, l’un des meilleurs investigateurs que j’aie jamais rencontrés.
Erika Berger essayait de ne pas regarder directement Mikael Blomkvist en se mordillant la lèvre. Bublanski fut persuadé qu’il manquait un morceau du puzzle et qu’ils savaient quelque chose qu’ils ne voulaient pas raconter.
— Et en tant que personne ?
Mikael resta silencieux un long moment.
— C’est une personne très seule et différente. Socialement repliée sur elle-même. Elle n’aimait pas parler d’elle. En même temps, c’est quelqu’un de doté d’une très forte volonté. Elle a un grand sens moral.
— Moral ?
— Oui. Une morale qui lui est propre. On ne peut rien lui faire faire contre sa volonté. Dans son monde, les choses sont soit « bonnes », soit « mauvaises », pour ainsi dire.
Bublanski se dit que Mikael Blomkvist la décrivait encore une fois dans les mêmes termes que Dragan Armanskij. Deux hommes qui l’avaient connue la jaugeaient de la même manière.
— Vous connaissez Dragan Armanskij ? demanda Bublanski.
— On s’est rencontré deux ou trois fois. J’ai pris une bière avec lui l’année dernière quand je cherchais à savoir où était passée Lisbeth.
— Et vous dites qu’elle était une enquêteuse compétente, répéta Bublanski.
— La meilleure que j’aie rencontrée, répéta Mikael.
Bublanski tambourina des doigts pendant une seconde en regardant par la fenêtre la foule qui évoluait dans Götgatan. Il se sentait étrangement partagé. Le dossier de psychiatrie légale que Hans Faste avait récupéré à la commission des Tutelles affirmait que Lisbeth Salander était une personne marquée par de profonds troubles psychiques, encline à la violence et pratiquement demeurée. Les réponses que lui avaient fournies aussi bien Armanskij que Blomkvist se démarquaient fortement de l’image que l’expertise psychiatrique avait établie au cours de plusieurs années d’études. Tous deux la décrivaient comme un être à part, mais tous deux avaient aussi une pointe d’admiration dans la voix.
Blomkvist disait aussi qu’il l’avait « fréquentée » pendant une période – ce qui indiquait une sorte de relation sexuelle. Bublanski se demandait quelles règles étaient en vigueur concernant les personnes déclarées incapables. Blomkvist aurait-il pu commettre une forme d’abus sexuel en exploitant une personne en situation de dépendance ?
— Et comment est-ce que vous avez considéré son handicap social ? demanda-t-il.
— Handicap ? demanda Mikael.
— La mise sous tutelle et ses problèmes psychiques.
— La mise sous tutelle ? s’exclama Mikael.
— Problèmes psychiques ? demanda Erika.
Le regard de Bublanski alla de Mikael Blomkvist à Erika Berger. Ils ne sont pas au courant. Ils ne sont réellement pas au courant. Tout à coup, Bublanski fut très irrité contre Armanskij et Blomkvist, et surtout contre Erika Berger avec ses fringues chic et son bureau mondain avec vue sur Götgatan. En voilà une qui dicte aux autres ses opinions. Mais il dirigea son irritation sur Mikael.
— Je n’arrive pas à comprendre ce qui cloche avec vous et avec Armanskij, dit-il.
— Pardon ?
— Lisbeth Salander a fait des allers et retours à l’HP depuis son adolescence, finit par dire Bublanski. Un examen de psychiatrie légale et un jugement prononcé par le tribunal d’instance ont établi qu’elle n’est pas en état de s’occuper de ses affaires. Elle est déclarée incapable. Elle a un penchant attesté pour la violence et elle a été en mauvais termes avec les autorités toute sa vie. Et maintenant elle est au plus haut degré soupçonnée de… complicité dans un double meurtre. Mais aussi bien vous qu’Armanskij parlez d’elle comme si elle était une sorte de princesse.
Mikael Blomkvist était complètement immobile et fixa Bublanski.
— Laissez-moi exprimer les choses ainsi, poursuivit Bublanski. Nous avons cherché un lien entre Lisbeth Salander et le couple d’Enskede. Or il s’est avéré que c’est vous, qui avez découvert les victimes, qui êtes ce lien. Est-ce que vous souhaitez commenter ce fait ?
Mikael se pencha en arrière. Il ferma les yeux et essaya de mettre à plat la situation. Lisbeth Salander était soupçonnée des meurtres de Dag et Mia. Ça ne colle pas. C’est absurde. Etait-elle capable de tuer ? Mikael se rappela soudain son visage deux ans auparavant, quand elle s’était déchaînée sur Martin Vanger avec un club de golf. Elle l’aurait tué, sans hésitation. Elle ne l’a pas fait parce qu’elle devait s’interrompre pour sauver ma vie. Il tripota machinalement son cou où le nœud coulant de Martin Vanger l’avait serré. Mais Dag et Mia… ce n’est pas logique.
Il avait conscience que Bublanski l’observait de près. Tout comme Dragan Armanskij, il devait faire un choix. Tôt ou tard, il serait obligé de déterminer dans quel coin du ring il voulait se mettre si Lisbeth Salander était suspectée de meurtre. Coupable ou non coupable ?
Avant qu’il ait eu le temps de parler, le téléphone sur le bureau d’Erika sonna. Elle répondit et tendit le combiné à Bublanski.
— Quelqu’un qui s’appelle Hans Faste veut vous parler.
Bublanski prit le combiné et écouta attentivement. Mikael et Erika virent tous deux l’expression de son visage se modifier.
— Ils entrent quand ? Silence.
— C’est quoi déjà, l’adresse ?… Lundagatan… d’accord, je ne suis pas loin, j’y vais.
Bublanski se leva d’un coup.
— Excusez-moi, mais je dois interrompre l’entretien. On vient de trouver le tuteur actuel de Salander tué par balle, et elle est désormais recherchée et inculpée en son absence pour trois meurtres.
Erika Berger resta bouche bée. Mikael Blomkvist eut l’air d’avoir été frappé par la foudre.
INVESTIR L’APPARTEMENT de Lundagatan fut une procédure relativement peu compliquée d’un point de vue tactique. Hans Faste et Curt Bolinder s’adossèrent au capot de la voiture et attendirent pendant que les hommes du groupe d’intervention, lourdement armés, occupaient la cage d’escalier et investissaient la cour.
Au bout de dix minutes, le commando avait constaté ce que Faste et Bolinder savaient déjà. Personne n’ouvrait la porte quand on sonnait.
Hans Faste regarda la rue qui, à l’agacement des passagers du bus N 66, était barrée de Zinkensdamm jusqu’à l’église de Högalid. Un bus se trouvait coincé dans la montée de la zone barrée et ne pouvait ni avancer ni reculer. Pour finir, Faste s’approcha et ordonna à un agent en uniforme de s’écarter et de laisser passer le bus. Du passage surplombant Lundagatan, un tas de badauds contemplaient la scène chaotique.
— Il doit y avoir un moyen plus simple, dit Faste.
— Plus simple que quoi ? demanda Bolinder.
— Plus simple que de sonner les commandos chaque fois qu’on veut arrêter un voyou de nos jours.
Curt Bolinder s’abstint de commenter.
— Après tout, il s’agit d’une nana d’un mètre cinquante qui doit peser quarante kilos, dit Faste.
On avait décidé qu’il ne serait pas nécessaire de défoncer la porte. Bublanski arriva pendant qu’ils attendaient qu’un serrurier perce la serrure puis s’écarte pour laisser les troupes entrer dans l’appartement. Il leur fallut environ huit secondes pour entreprendre une inspection des quarante-neuf mètres carrés et constater que Lisbeth Salander ne se cachait pas sous le lit, ni dans la salle de bains ou dans un placard. Ensuite, on fit signe à Bublanski d’entrer.
Les trois policiers examinèrent d’un regard curieux l’appartement d’une propreté impeccable et arrangé avec beaucoup de goût. Les meubles étaient simples. Les chaises de la cuisine avaient été peintes de différentes couleurs pastel. Aux murs étaient accrochées des photos d’art en noir et blanc encadrées. Dans l’élargissement du vestibule il y avait une étagère avec un lecteur de CD et une grande collection de disques. Bublanski nota que le choix était vaste, du hard rock jusqu’à l’opéra. Tout avait l’air très branché. Décoratif. Plein de goût.
Curt Bolinder examina la cuisine et ne trouva rien de bien remarquable. Il feuilleta une pile de journaux et contrôla le plan de travail, les placards et le compartiment congélateur du frigo.
Faste ouvrit des placards et des tiroirs de commode dans la chambre à coucher. Il poussa un sifflement en découvrant des menottes et pas mal de jouets sexuels. Dans un placard, il trouva toute une panoplie de vêtements en latex du genre qui aurait embarrassé sa maman si elle avait dû ne fût-ce que jeter un coup d’œil dessus.
— Elles ont pas l’air de s’emmerder, les meufs ! dit-il en brandissant une robe en vinyle qui, selon l’étiquette, était dessinée par Domino Fashion – allez savoir ce que c’était.
Bublanski regarda sur la commode dans le vestibule où il découvrit un petit tas de lettres encore cachetées adressées à Lisbeth Salander. Il feuilleta la liasse et constata qu’il s’agissait de factures et de relevés de compte ainsi que d’une seule lettre personnelle. Elle était de Mikael Blomkvist. Jusque-là, l’histoire de Blomkvist concordait donc. Ensuite il se pencha pour ramasser le courrier par terre derrière la porte, piétiné par la force d’intervention. Il y avait là le magazine Thaï Pro Boxing, le journal gratuit Södermalmsnytt et trois enveloppes. Toutes étaient adressées à Miriam Wu.
Bublanski fut frappé d’un soupçon désagréable. Il entra dans la salle de bains et ouvrit l’armoire au-dessus du lavabo. Il trouva une boîte d’antalgiques et un flacon à moitié vide de Citadon. Il fallait une ordonnance pour le Citadon. L’étiquette sur le flacon mentionnait Miriam Wu. Il y avait une seule brosse à dents dans l’armoire.
— Faste, pourquoi c’est écrit Salander-Wu sur la porte ? demanda-t-il.
— Aucune idée, répondit Faste.
— D’accord, si je formule autrement : pourquoi est-ce qu’il y a du courrier dans le vestibule adressé à une certaine Miriam Wu, et un flacon de Citadon dans l’armoire de la salle de bains destiné à Miriam Wu ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a qu’une brosse à dents ? Et pourquoi – si Lisbeth Salander est bien de la taille d’une gamine d’après les informations qu’on a –, pourquoi est-ce que ce pantalon de cuir que tu tiens a l’air d’aller à une personne qui mesure au moins un mètre soixante-quinze ?
Il y eut un silence embarrassé dans l’appartement. Curt Bolinder le rompit.
— Et merde ! dit-il simplement.